J’en avais envie, juste envie.

Marcher sur ce Chemin chargé d’une mémoire collective, profiter de ses superbes paysages, faire de belles rencontres, sortir du quotidien...

Je suis partie un matin de Mai, seule, pour 10 journées de marche du Puy à Conques, soit 210 km sur la Via Podiensis, le Chemin du Puy, allant jusqu’à Roncevaux.

Ce chemin est un sentier de grande randonnée le GR65, il est balisé sur toute sa longueur.

La totalité du Chemin de Saint Jacques sur la voie du Puy jusqu’à Santiago de Compostela (St Jacques de Compostelle) en Espagne, représente un parcours de 1570 km.

Beaucoup de personnes partent à pied pour faire ce long voyage entre 40 jours et 2 mois, ou plus ! 

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1er jour : Le Puy à Montbonnet - 17 km

2 heures du matin, je me réveille déjà dans ma petite chambre au gîte d’étape Accueil Saint François au Puy, tout près de la cathédrale. Pour ma première nuit, j’avais choisi une chambre seule.

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Je suis arrivée la veille, avec mon ami en fin d’après-midi, nous avons rejoint à pied mon hébergement où nous fûmes chaleureusement accueillis, on nous a fait la visite des lieux, montré la superbe vue sur la ville, ce bâtiment ancien est situé en dessous de la Vierge qui domine un agréable petit jardin.

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Nous avons mangé ensemble dans un restaurant dans le bas de la ville, et il est parti. J’ai sillonné les rues désertées ce début de nuit de printemps pour rejoindre mon logement.

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J'avais mis la sonnerie de mon téléphone sur 6 heures ! Déjà réveillée, 4 heures plus tôt !

Dans mon petit lit, de nombreuses questions me viennent à l’esprit. As-tu la condition physique pour un tel périple, je n’ai jamais marché plus de deux jours d’affilée et je n’ai repris les randonnées qu’en Janvier, marché une ou deux fois par semaine, et une seule fois 21 km sur une voie verte plate comme une carte ! Et les douleurs à mes genoux ? Porter un sac à dos de 5 kg, tous les jours, ne va-t-il pas faire revenir de douleur ? Je pars aussi avec une valise qui sera transportée par la Malle Postale chaque jour d’un hébergement à l’autre. Partager une chambre, voilà un truc que je n’ai jamais pratiqué !

Mais j’ai envie donc une forte motivation, je veux marcher sur le Chemin, seule, ne faire que ce que j’ai envie, quand je le veux et comme je le veux.

5h40, je me lève. Mon premier geste est d’arrêter la sonnerie de mon téléphone, je n’ai pas envie de décrocher et d’entendre me dire que dans mon quartier les poutres des maisons sont infestées de termites ou que les vols sont fréquents et qu’ils ont la solution à ces problèmes. Plus de sonnerie d’appel, ni de sms jusqu’à mon retour au Puy.

6h, je suis dans la petite cuisine, je suis la première, je me prépare mon petit déjeuner, une femme arrive, suivie d’une autre, elles sont copines.

6h50, mes affaires rangées, mon sac et mes bâtons sur le dos, je pars à la cathédrale pour la bénédiction des pèlerins qui a lieu tous les matins à 7h avant le départ.

Il y a déjà du monde dans le lieu de culte, les sacs à dos sont posés sur le côté.

Je suis émue d’être là, aujourd'hui c'est mon anniversaire et je ne serai pas avec mes proches, mais c‘est moi qui ai choisi la date de mon départ.

Deux mains se posent un instant, sur mes épaules, je ne me retourne pas mais je touche une main pour remercier.

Au moment où l’on se salue, je me retourne. Trois de mes amis sont assis derrière moi, à mon très grand étonnement. Je suis encore plus émue. L’ami qui a touché mes épaules est étonné que je ne me sois pas retournée et une amie me souhaite un bon anniversaire avec un grand sourire.

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Le jeune prêtre demande à ceux qui partent d’approcher vers la statue de St Jacques, il demande d’où nous venons. Nous sommes environ une centaine. Beaucoup de départements sont énoncés dont la Corse, et Réunion, Californie, Pologne, Espagne, Portugal, Allemagne, Norvège, Angleterre, Suisse. Il fait un discours plein de bonté et avec beaucoup d’humour, deux jeunes sœurs souriantes l’accompagnent. Je vais faire tamponner ma crédential.

La crédential est un livret personnel, valable à vie sur tous les chemins menant à Saint Jacques de Compostelle, je le ferai tamponner à chacun de mes hébergements, offices de tourisme...  Il a une valeur symbolique car c’est le souvenir de tous nos passages.

Une dame est présente avec son vélo dans l’abbaye, elle aussi va partir sur le chemin.

Mon amie qui habite le Puy m’entraine vers la pierre miraculeuse située à gauche de l’autel, elle me dit de m’y allonger un instant pour recevoir ses bienfaits, je le fais, je respire lentement, je me sens sereine.

Je quitte la cathédrale en descendant le grand escalier de 134 marches, je dis aurevoir à mes amis et je pars.

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Je descends les rues de la ville, je suis un homme avec un sac à dos, il s’assoit sur un banc et consulte son téléphone, je passe devant lui. Un passant m’accoste, me demande si je vais bien sur le chemin, à ma réponse, il répond que je n’ai pas pris la bonne rue ! Cela commence bien !

40 minutes de montée pour quitter Le Puy, nous sommes nombreux. Dernier regard derrière moi, sur cette grande ville.

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La première journée, c’est la mise en route, l’échauffement !

Je chemine sur de jolis sentiers, le soleil est là aussi. J’engage des discussions, une femme me dit que son sac ne doit pas être bien réglé, elle n’y comprend rien à ce réglage, moi non plus, je le modifie un peu, elle me dit qu’elle part pour Santiago, seule.

Je vois des groupes marcher ensemble, des couples, des hommes et femmes seuls. Des retraité·e·s, quelques jeunes. Un défilé de sacs à dos qui s’étire sur le chemin.

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Un couple a un échange animé, le sac de madame ne va pas et elle le déclame fort, il essaie de régler son problème.

Un monsieur au souffle haletant, me double, il marche vite d’un pas décidé.

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Je marche sur une ligne de crêtes qui offre de magnifiques paysages sur le plateau volcanique du Velay. Le soleil brille.

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Je fais une pause dans la matinée à St Christophe sur Dolaison, prends mon repas assise au soleil, fait plus tard une agréable pause dans l’herbe au milieu d’un joli paysage.

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Je suis un homme avec son chien dont la laisse est accrochée à sa ceinture.

Je marche un moment avec Cléa, elle a la trentaine et part seule à Figeac. Elle dort à Montbonnet ce soir, mais pas dans le même gite que moi.

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D’immenses champs de lentilles nous entourent et des prairies fleuries de pissenlits. Je me laisse absorber par des lacets, des courbes, des faux plats.

Je prends plaisir à cheminer sous un beau soleil, le vert est la couleur dominante des paysages.

Je fais une pause à la Chapelle de Saint Roch, assise sur un muret les pieds dans le vide, je trouve cela très délaissant que mes pieds ne touchent pas le sol. C’est une habitude que je vais prendre, essayer de m’assoir en hauteur.

Une dame âgée est avec sa fille, elle est fatiguée, « 7 km pour arriver à St Privat d’Allier, tu vas y arriver Maman, je sais c’est difficile ». Moment de partage et de soutien entre fille et mère.

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15h30, j’arrive au gîte d’étape La Grange de Christian à Montbonnet, ma première chambre partagée est magnifique, blanche et grande, deux lits en bas et deux dans la mezzanine. Je suis la première arrivée, prend ma douche.

La pièce commune du gite a un grand côté vitré, c’est une pièce très agréable et lumineuse.

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16h30, je pars faire une balade, marcher lentement permet de décontracter les muscles des jambes, je ferai cela chaque jour.

Je prends un petit sentier, à côté d’un champ de lentilles, l’agriculteur fait un traitement par épandage de pesticide avec son tracteur, afin de détruire les mauvaises herbes, cela sent très mauvais. Je pense à ceux qui habitent les maisons juste à côté.

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Ce sentier n’est pas fréquenté par les marcheurs, l’herbe y est haute. Je m’assois, mon dos appuyé contre une grosse pierre, j’écoute le chant des oiseaux, le soleil est toujours présent, j’écris.

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Je m’arrête au bar qui est aussi tenu par Christian, nous sommes sur la terrasse au soleil. Un homme annonce qu’il veut encore marcher 10 km, qu’il ne sait pas où il passera la nuit, s’il ne trouve pas de lit, il dormira dehors, il est 17h30.

Avant le repas, nous partageons un moment dans la belle salle du gite. Un monsieur âgé, bedonnant, avec des joues rouges et une grosse moustache, part sur le chemin, il ne sait pas jusqu’où, ni jusqu’à quand, il verra. Je passe un moment à discuter avec un couple de retraités très sympatique.

19h, au repas, nous sommes une quinzaine. Une majorité de retraité·e·s, une jeune femme Lise qui est ma voisine de lit. Elle part seule pour Santiago. Salade de lentilles produites par Christian, propriétaire du gite, saucisses du coin et écrasée de pommes de terre, fromages de vaches d’ici et tarte aux pommes, mon premier repas de vacances au grand air est délicieux.

Notre sympathique hôte nous explique la culture des lentilles vertes, deux petites graines dans une gousse, moisson au mois d’août,  labélisées AOP du Puy.

Son gite était une grange auparavant, d’où son nom. Il est ouvert depuis 10 ans, aucun américain ne marchait sur ce chemin, maintenant, il en voit de plus en plus, avant ils venaient juste parcourir le Camino espagnol.

La chambre embaume l’huile essentielle d’eucalyptus, les occupantes de la mezzanine s’en sont badigeonnées, cela est très agréable.

21h30, je m’endors facilement.

 

2ème jour : Montbonnet à Monistrol d’Allier - 16 km

Réveillée à 7h, lever à 7h30, j’ai très bien dormi.

Il pleut, un couple de retraités quitte le gite sous une pluie battante à 8h. Hier au repas, ils nous avaient informé de l’utilité d’avoir une cape de pluie respirante, afin d’éviter la transpiration sous les tissus plastifiés, ils sont super bien équipés avec leur guêtres. Des experts de la rando.

Derrière la grande vitre de la salle, la vue est bouchée par la brume.

Après un très bon petit déjeuner, je pars à 8h45, la pluie a cessé, pas besoin de m’équiper.

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Première montée sous le soleil qui pointe, puis une forêt, plus fraiche. Les deux copines que j’ai rencontrées lors de mon premier petit-déjeuner au Puy me doublent.

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Le temps devient gris, le soleil s'est caché, la température n’est pas élevée. Cléa me dépasse, elle a froid, je lui dis d’aller dans un bar au chaud à St Privat d’Allier.

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Un peu de goudron, arrivée à Le Chier. Intriguée par un coin clos par un ancien mur en pierres, au milieu de la place, je découvre un bel lavoir.

Un des plaisirs d’être seule, c’est de bifurquer quand on veut sans avoir à se justifier.

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Je ne vois pas l’affluence d’hier sur le chemin, aujourd’hui, nous sommes tous éparpillés, nous avons dormi dans des lieux, des villages différents, nous ne sommes pas partis à la même heure, je suis étonnée d’être souvent seule, mais en toute confiance.

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Je fais une pause devant la jolie maison aux volets bleus proche d’un ruisseau, 1864 est inscrit au-dessus de la porte. Lise me rejoint, nous passons un moment ensemble.

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Nous arrivons à St Privat d’Allier, village perché sur un éperon rocheux qui domine les gorges de l’Allier, les maisons sont construites en basalte, nous marchons dans les rues en rénovation en direction de l’église.

Cléa est assise dans l’église, elle se sent mieux.

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Une copie de la bête du Gevaudan avec une poupée dans la gueule est présente près de la route. Je trouve cette reproduction bizarre avec ce jouet de petite fille.

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Surtout bien suivre les marques rouge et blanche du GR65, être attentive à chaque croisement de chemins, de sentiers, de routes, de traversées de villages, de villes pour bien retrouver le signe aux deux couleurs.

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Je quitte le village par une montée, une partie sur la route et sur un sentier. Un vieux mur en pierres recouvertes de mousse devant une superbe vue avec un champ de pissenlits sera mon décor pour mon repas et un agréable petit repos. Il ne fait pas très chaud, un peu de vent.

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Un jeune homme chemine les mains dans les poches et un écouteur dans les oreilles, son père le suit bien derrière.

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Encore de la montée, des vaches dans les près, de jolis sentiers, des forêts, j’aperçois le hameau de Rochegude et je suis accueillie par un cocorico et un braiment.

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C’est un bel hameau perché, un coq et des poules se promènent dans la rue.

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Et un âne est sur le rocher près de l’ancienne tour, à côté de la sobre chapelle.

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La vue est belle sur les gorges de l’Allier et les plateaux de l’Allier et de la Margeride. Cléa me rejoint, nous profitons ensemble de ce joli endroit, nous croisons des visages déjà rencontrés dans la journée.

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Je repars pour une descente dans un chemin envahi de grosses racines et de cailloux, il se met à pleuvoir, mise en place de la cape de pluie, juste le temps de faire quelques pas et le ciel se dégage, enlèvement de ma protection et mise de mes lunettes de soleil !

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Je marche doucement, l’endroit est propice aux chutes et glissades.

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Pause en bas dans un coin avec table et bancs prévus pour les marcheurs. Le temps oscille entre soleil et couvert.

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La fin de la marche du jour est en partie sur la route goudronnée qui descend vers Monistrol d’Allier, j’y arrive vers 16h.

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Je loge au gite d’étape et chambres d’hôtes Le Repos du Pèlerin, dans une chambre à six lits, séparée par un rideau, trois lits de chaque côté.

Je retrouve Sophie et Mireille, déjà rencontré dans la cuisine au Puy et sur le chemin au départ de Montbonnet. Ce sont deux copines qui sont parties pour marcher une semaine pour tester ce parcours. Nous partageons un coin de trois lits près de la porte de la chambre. Elles me disent que l’autre coin est occupé par deux grands et costauds allemands, ne parlant pas français, qu’elles ont découverts en serviette de bain autour de leur taille après la sortie de leur douche.

Cela nous fait sourire, un peu choquées aussi, voilà la découverte pour nous trois des chambres partagées mixtes !

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17h, je pars faire un tour de Monistrol seule dans les petites rues de ce charmant village, je longe un moment les rives de l’Allier, traversée par un pont en fer construit par Eiffel. Une brève conversation s’engage avec un monsieur qui promène son chien.

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Je rentre dans le bar de mon hébergement, c’est le coin de rencontres des gens du village et de tous les marcheurs qui y logent. Je retrouve Cléa qui dort aussi ici, une jeune femme qui marche avec son père, des gens seuls, des hommes et des femmes, nous sommes une dizaine autour de la table, que des personnes qui font le chemin.

Un jeune homme est parti seul pour quinze jours pour se vider la tête, comme il dit. Discussion animée, on rit beaucoup. Les deux allemands qui partageront ma chambre sont assis dans un coin et boivent de la bière.

19h, une grande table réunit les occupants du gite dont quatre allemandes rieuses et mes voisins de chambrée. Nous dégustons une soupe aux lentilles aromatisée légèrement à l’orange, pas possible de le deviner mais c’est bon, du porc cuisiné à la normande avec des pâtes et du chou-fleur persillé, des desserts maison, j’ai choisi une brioche aux pralines !

Une allemande demande de la sauce pour salade pour mettre dans sa soupe aux lentilles, en mi français, mi anglais, sa tête devant le ramequin qu’on lui propose, nous amuse, on lui dit que ce n’est pas cela. Finalement, on lui amène du vinaigre balsamique qu’elle verse dans son assiette, satisfaite. Deux français testent et approuvent ce choix !

Repas très agréable, on discute d’expériences de marche, ceux qui connaissent déjà le chemin nous parle de leurs belles et originales rencontres, c’est spontané, décontracté, très différent de mon repas d’hier soir.

Nous parlons en anglais avec une allemande, rions beaucoup car il leur est difficile de prononcer Saugues, notre destination de demain. Souaze, sououze, souze... pas possible pour elles ! Très beau moment !

Nous rejoignons tous les cinq notre chambre. Nous laissons la salle de bains aux messieurs. Ils doivent traverser notre coin pour s’y rendre, l’un deux en passant devant nous, appuie sur son smartphone et un fort « Je vous souhaite une bonne nuit » s’échappe de son appareil. Il est très content de lui. Nous le remercions en riant, c’est une belle invention les applications de traduction ! 

L’un d’eux tire le rideau séparant les deux coins nuit, l’autre non, et si le rideau n’est pas tiré, ils ont vu sur les lits des deux copines et s’il tire trop ce rideau, c’est mon coin de lit qui se découvre à leur regard. Cela nous fait rire tout en étant gênées.

Soudain, nous entendons un chant, style chanson de Noël, comme Douce Nuit pour la mélodie, en prêtant l’oreille, c’est une femme qui chante en français une chanson religieuse. C’est la belle berceuse d’un costaud allemand ! On se regarde toutes les trois et on sourit.

21h45, j’essaie de m’endormir, les allemandes dorment dans la chambre en dessous, et le vieux parquet en bois laissent passer leurs rires et leurs paroles.